Lors de notre entretien à distance, un moment presque symbolique s’est produit. À Los Angeles, M. Samir Kamoun éternue. Instinctivement, depuis la Tunisie, je lui réponds : « God bless you ». Il sourit et lance : « Voilà… moi j’éternue à Los Angeles et vous, vous me dites God bless you depuis la Tunisie. Quelle force. » Dans cette simple phrase se résume la trajectoire d’un parcours qui a traversé continents et époques. Arrivé aux États-Unis avec à peine 150 dollars en poche, Samir Kamoun a construit sa carrière pas à pas, porté par son art et une détermination constante. Dans les années 1970, son chemin l’emmène de Tunis à Londres, puis vers le Canada, Atlanta, New York et finalement Los Angeles, où son destin artistique prend une nouvelle dimension. Son personnage de Charlie Chaplin, qui l’accompagne depuis ses débuts, devient progressivement sa signature. Ce talent singulier, nourri très tôt dans les salles de cinéma de son quartier à Tunis, l’amène à se produire devant des publics de plus en plus larges, jusqu’aux scènes de Broadway et aux cercles artistiques de Beverly Hills. Au fil des rencontres et des opportunités, plusieurs moments charnières jalonnent ce parcours : l’encouragement de James Brown après l’avoir vu performer, l’accueil du public new yorkais dans son interprétation de Chaplin, puis la reconnaissance de figures majeures de l’industrie du divertissement, dont Lew Wasserman. M.Kamoun nous parle de ses passions, amitiés, joies et deceptions. D’ailleurs, il a toujours choisi la discrétion dans tout ce qu’il entreprend, préférant rester silencieux. Une réserve qui disparaît toutefois, dès le début de notre entretien, lorsqu’il évoque l’une de ses grandes passions : le football. Depuis son plus jeune âge, il a joué avec l’Espérance Sportive de Tunis, côtoyant et partageant le terrain avec plusieurs joueurs phares de l’époque. Les couleurs du club, dit-il, « coulent dans son sang ». Il résume d’ailleurs cette passion avec une équation simple : « Si vous me voyez content, c’est que l’Espérance a gagné ; si vous me voyez triste, c’est qu’elle a perdu. » Les rares moments où l’on voit M. Kamoun se départir de sa réserve sont précisément lorsqu’il parle de football et de son équipe. Dans ces instants, les mots fusent et la passion prend le dessus, au point que certaines émissions sportives n’hésitent pas à l’appeler en direct pour commenter les matchs avec lui, un moment qu’il partage toujours avec enthousiasme. Son parcours en Tunisie avant son depart , il le resume a Essaida El manoubia , Beb Souika aux couleurs de son équipe l’Esperance Sportive de Tunis et la scène artistique de l’époque.
De La Essaida El Manoubia aux studios d’Hollywood, des cafés de l’Esperance sportive de Tunis à l’univers d’Universal Studios,
Le parcours de Samir Kamoun illustre l’itinéraire singulier d’un artiste tunisien qui a su inscrire son nom dans l’une des industries culturelles les plus exigeantes au monde. C’est ce chemin, fait de persévérance, de rencontres et d’opportunités, que M. Kamoun retrace dans l’entretien qui suit. Samir Kamoun : de La ESSaida Manoubia à Hollywood, des couleurs de Beb Souka aux lumières d’Universal Studios, l’itinéraire d’un destin A part son amour inné pour le football, M.Kamoun est Issu d’une famille d’artistes, un père musicien, une sœur pianiste, lui-même était devenu un artiste multidisciplinaire : comédien, imitateur, auteur et compositeur. Il a fréquenté le milieu et s’est fait un nom dans la capitale parmi les gens de scène de l’époque avant son départ. En effet, son départ il l’a choisi malgré quelque succès en Tunisie. Là ou il décide d’aller il est resté lui-même : Samir Kamoun l’artiste. Enfant, il accompagne son père, musicien, dans des galas où il découvre les grandes stars de l’époque. Un souvenir d’enfance lui revient souvent : un jour, la chanteuse iconique Saliha l’embrasse et laisse une trace de rouge à lèvres sur sa joue. Fier de ce souvenir, il refuse de l’effacer. En rentrant, sa mère aperçoit la marque écarlate et le gifle pour ne pas l’avoir retirée. Très tôt attiré par la scène, il entame une carrière dans le théâtre tunisien aux côtés de figures majeures de l’époque. Parmi les premiers imitateurs du pays, il se fait rapidement remarquer. Les animateurs l’invitent régulièrement pour la sympathie et l’originalité de ses performances. Il se lie notamment d’amitié avec le célèbre animateur Nejib El Khattab, disparu prématurément, mais que Samir Kamoun n’a jamais cessé d’évoquer avec reconnaissance dans ses interviews. Parallèlement, il travaille à la compagnie nationale aérienne Tunisair. C’est là qu’il obtient son premier billet d’avion gratuit. Il choisit l’Angleterre comme destination, d’abord pour des vacances. Le pays le séduit au point qu’il envoie une simple carte postale à son administration pour dire combien il s’y sent attaché. Ce message est vite compris comme une décision : il ne reviendra pas. Repartir de zéro l’importe peu. L’essentiel est d’avancer. Comme il le résume lui-même : « C’est la folie des artistes qui a décidé pour moi. » Une fois installé, il étudie deux ans d’art dramatique et de comédie. Il étudie le jour et travaille le soir comme plongeur dans des restaurants, et parfois comme peintre, alors qu’il n’y connaissait rien et se retrouvait avec de la peinture sur le visage et les vêtements. Deux ans loin du pays et de la famille. Il décide qu’il pouvait enfin se permettre un petit répit en rentrant pour les vacances d’été. L’étudiant anglophone de retour dans un pays à l’époque majoritairement francophone : certains font appel à lui pour son anglais : on a besoin de lui pour traduire une communication. Avec un background dans le milieu artistique tunisien, Samir Kamoun avait déjà ses contacts. À ce stade, M. Samir Kamoun insiste sur un point : derrière chaque étape de son parcours se trouvent des personnes qui l’ont aidé. « Je sais que personne ne peut retenir tous les noms des personnes qui m’ont aidé », confie-t il. « Mais je citerai quand même mon cher ami feu M. Ridha Smida et M. Mansour. » Il évoque ainsi son ami M. Mansour, alors professeur de français installé à Montréal, qui était en contact direct avec James Brown. C’est grâce à lui que Ridha Smida, artiste tunisien, a pu faire venir James Brown à Tunis pour un concert. L’événement fut marquant à l’époque : la venue de James Brown en Afrique du Nord avait suscité un immense engouement et les gens en étaient fascinés. C’est donc grâce à M.Smida, qui organisait alors cet événement et accueillait James Brown, que celui-ci demanda à Samir Kamoun de traduire pour lui les propos de l’artiste. M.Kamoun, était une fierté pour ceux qui le connaissaient : étudiant tunisien venant de Londres, il parlait parfaitement anglais. En rencontre avec le roi de la Soul music, Samir Kamoun en profite pour l’imiter devant lui. C’est là que James Brown lui dit : « You belong in the USA. When you arrive, call me. » « C’est aux USA que vous devez être. » La veille de son départ, il a dormi avec son passeport sous l’oreiller. Le plan : Départ de Tunis à destination final Atlanta, avec quelques jours à Montréal. Un long voyage l’attendait. Il était convenu qu’il parte retrouver d’abord M. Mansour à Montréal pour qu’il l’accompagne après chez James Brown à Atlanta. Une première escale à Londres pour reprendre un vol direct de quatorze heures vers Montréal. Lors de l’escale à l’aéroport, Samir Kamoun from Tunisia se dit qu’il devrait aller acheter un livre pour passer le temps en avion. Il entre dans la librairie du free shop en attendant l’embarquement pour Montréal, et là il trouve le livre The Life of Charlie Chaplin. Il le prend sans hésitation. Le destin semble suivre un courant et M. Kamoun suit la vague tel une valse. Une fois à Montréal, M. Mansour appelle le célèbre chanteur pour lui annoncer : « Voilà celui que tu as invité et à qui tu as demandé de venir te voir aux États-Unis. Il est là. » , James brown repliqua « Alors venez tout de suite ». Le temps de reprendre le voyage, les deux amis sortent se promener histoire de faire decouvrir la ville a M.Kamoun. En flânant dans les rues, il voit dans une vitrine une tenue entière de Charlie Chaplin à 16 dollars : chaussures, smoking, chemise et chapeau. Il se dit alors : « Je prends la tenue si jamais j’ai une soirée déguisée lors de mon voyage aux USA. » Il ne savait pas qu’il achetait, à cet instant, ce qui allait transformer sa vie et faire de lui le second Charlie Chaplin. Une fois arrivé à Atlanta chez James Brown, le jeune Tunisien découvre son monde pendant trois jours, puis décide de voler de ses propres ailes en allant à New York. Pourquoi pas Broadway se dit-il ? New York devient une étape déterminante. Ville exigeante. Ville rude. Ville formatrice. Broadway lui impose la discipline, la précision, l’endurance. Là, il affine son incarnation de Chaplin, non comme reproduction mécanique, mais comme langage corporel maîtrisé. Il présente ses performances dans les rues, et se contente des passants comme spectateurs. Samir Kamoun insiste sur le fait que c’est la rue de New York qui a décidé pour lui l’imitation de Chaplin. Les passants ont vu en lui ce qu’il ne voyait pas. Ils lui ont fait comprendre qu’il était doué dans ce rôle, et que c’était ce qu’il devait faire pour le reste de sa carrière. « Ce n’est pas moi qui ai choisi Charlie Chaplin. C’est lui qui m’a choisi. » À l’époque, les échos de la ville des rêves d’artistes qu’est Hollywood se faisaient de plus en plus entendre. Universal Studios, le rêve américain, sonnait dans les oreilles des plus ambitieux. Vint alors la décision de partir à Los Angeles, c’était en 1976. Le jeune artiste inconnu de l’époque arriva à Los Angeles le 17 janvier 1976 à 2h du matin. Il passe simplement sa première nuit dans un motel.
Dès le lendemain, il entreprend activement de s’installer et de trouver un logement. Après plusieurs démarches, il parvient à louer une petite chambre à Beverly Hills pour 65 dollars par mois.
Le 17 janvier 1976, à 16 heures, Samir Kamoun est ainsi installé dans son nouveau logement. Arrivé à Los Angeles à 2h du matin, il se retrouve, quelques heures plus tard seulement, déjà chez lui, prêt à commencer une nouvelle vie.
La pièce est minuscule : lorsqu’il s’allonge sur le lit, ses pieds touchent presque le mur. Il l’appela alors « grave with a fan » en français « un tombeau avec un ventilateur » . Mais il décide malgré tout de la garder, séduit par son prix et surtout par son emplacement, à quelques pas des restaurants et des lieux où il pourra se présenter pour proposer ses spectacles. Un début modeste, mais déjà chargé d’espoir, au cœur même de Los Angeles. Au début, ce n’est évidemment pas la reconnaissance immédiate, mais la survie. Beverly Hills en est témoin. Les performances en plein air devant les restaurants luxueux, souvent fréquentés par les plus grandes célébrités. Samir Kamoun jouait son personnage tous les soirs, jusqu’à devenir une partie du décor de cette ville. Les regards des passants, aussi spectateurs, étaient curieux, distraits, parfois admiratifs. Il vivait de pourboires, d’instants suspendus, d’une persévérance silencieuse qui devient sa signature. Sous la chaleur écrasante. Sous la pluie. Il est là. Toujours là. À ce stade, M. Kamoun mentionne sa phrase phare : « I was suffering nicely. » Oui, il souffrait en silence, mais oh combien il aimait ce qu’il faisait. Il craignait les fins de mois, la date du loyer, la faim des moments dur de l’epargne. En souffrant pour ce qu’il aimait, il gardait toujours cette conviction qu’il était en train de vivre des souvenirs qu’il raconterait un jour, assis dans son fauteuil, au monde, à ses petits-enfants, après être parvenu à son but. Il s’était promis cela, et il a tenu sa parole. C’est dans ce décor que survient une scène décisive. M.Marlon Brando. Figure mythique, monument du cinéma mondial, sort du restaurant en face de la rue ou M.Kamoun faisait son show. Samir Kamoun s’approche, animé par cette audace propre à ceux qui n’ont plus rien à perdre que le regret. Et voilà ce que cette rencontre prend un tournent inattendu ; Déguisé, donc, en Charlie Chaplin, il se présente comme Samir Kamoun, venu de Tunisie, et tente d’engager la conversation. Brando, distant et presque indifférent, lui répond avec froideur.
Malgré cela, il persiste et lui confie son désir de devenir acteur. Brando finit par lui répondre, toujours sans le regarder, que ce désir est une « maladie », une passion qui rend solitaire et condamne à une vie difficile.
Au moment de partir, Samir lui demande un conseil. C’est alors que, pour la première fois, Brando le regarde droit dans les yeux et lui dit : “Go back to Tunisia” (Retourne en Tunisie).
Cette phrase, brève mais percutante, le bouleverse profondément. Il rentre chez lui en larmes, dévasté, remettant en question son rêve et le sens de son parcours.
Pourtant, dès le lendemain, il transforme cette douleur en force : son histoire est reprise par les médias comme le Los Angeles Times et CBS. Très vite, elle suscite un immense élan de soutien. Dans la rue, des inconnus l’encouragent à continuer, à ne pas abandonner, et à croire en son rêve malgré tout.
Quoi que cette nuit-là, m’a vraiment marqué. Ce fut, une nuit de doute. Une nuit de fracture. Le vertige d’un rêve soudainement fragilisé par la voix d’une légende, malgré le soutien de ceux qui avaient tenté d’apaiser ses maux. Mais Hollywood, dans sa brutalité même, ménage parfois des renversements spectaculaires. Durant cette semaine-là, deux rencontres allaient marquer sa vie. La première lui offrirait un ami pour la vie. Son amitié avec Mohamed Ali Clay, il en parle avec une fierté intacte. Il se souvient de leur premier contact. Alors qu’il performait à Beverly Hills, il aperçoit Mohamed Ali Clay sortir du Wilshire Hotel. La légende de la boxe le remarque. Charlie from Tunisia s’approche alors et lui murmure à l’oreille : « Que la paix soit sur toi. » Clay sort sa carte et lui demande de l’appeler le lendemain. Depuis ce jour, une amitié solide d’une vingtaine d’années se noue. Ils partagent des footings à cinq heures du matin. Il l’accompagne lors de ses compétitions. Des moments faits de rires, de longues discussions, de silences complices. Avec un sourire, il raconte qu’à l’époque, il se mettait d’accord avec Klay pour lui présenter ses amis venus de Tunisie ; il aimait les impressionner en leur disant qu’il était un proche du champion. À cet instant de l’entretien, le silence parle. Les mots ne suffisent plus. Entre admiration et affection profonde, M. Kamoun confie avoir perdu un ami cher. Puis, il revient au souvenir de cette même fameuse semaine, une autre figure majeure entre en scène : M.Kamoun voit un homme de grande taille avec un cigare à la main se diriger vers lui, c’était Albert S. Ruddy. Le Producteur oscarisé de the Godfather et autres films à succès. « I heard what Marlon Brando said to you… Let’s prove him wrong. », he said. « You are from Tunisia. You want to be in an American movie? You got it. Call me tomorrow. » « J’ai entendu ce que Marlon Brando t’a dit… Prouvons-lui qu’il a tort », dit-il. « Tu viens de Tunisie. Tu veux jouer dans un film américain ? C’est dans la poche. Appelle-moi demain ».
Il lui proposa un petit role dans son prochain film et lui dit qu’il allait l’emmener avec lui à Las Vegas. Le film s’appelait The Cannonball Run, avec Roger Moore, Peter Fonda et Frank Sinatra. Lorsque je suis allé à la première pour le voir à Las Vegas, leurs noms sont apparus à l’écran et mon nom était là aussi, en rouge, avec eux. À cet instant précis, j’ai pensé à ma grand-mère, qui voulait toujours que je sois un fonctionnaire haut placé, directeur général, et que moi je lui disais toujours que je voulais être acteur, alors par compromis elle finis par me dire ‘ bon bein alors je prierai pour que tu sois un directeur acteur haut placé ». Mon rêve, à ce moment-là, s’est réalisé. J’ai levé la main. On m’a demandé : “Pourquoi criez vous?” J’ai répondu : “C’est mon nom qui est affiché en rouge madame.” On m’a alors félicité.
« Avec du recul, j’ai pardonné à M. Brando. Je ne l’ai d’ailleurs jamais revu », confie M. Kamoun en revenant sur cet épisode marquant. À la fin d’une interview accordée à CBS, il avait tenu à clarifier publiquement ce qu’il avait compris de cette rencontre : “Marlon Brando n’était pas contre moi. Il avait peur que je me perde dans le grand monde d’Hollywood. Mais une chose que M. Brando ne sait pas à mon sujet, c’est que là d’où je viens, de Tunisie, nous n’abandonnons jamais..” Aujourd’hui, il explique qu’avec le temps, son regard a changé. À cet instant précis, dit-il, Brando parlait sans doute de lui-même. Lorsqu’il lui a lancé “It’s a disease” ‘c’est une maladie d’être acteur ou de vouloir le devenir’, il faisait écho à sa propre existence. Il avait pris du poids, vivait une profonde solitude, et traversait une période douloureuse après le suicide de son fils. « Il ne m’a pas manqué de respect. Il m’a répondu avec sincérité », affirme-t-il. Et il ajoute, avec un sourire mêlé de gravité : thank God, je n’avais pas le prix du billet, encore une fois.
Puis repris : « Revenons, donc, à la moitié pleine du verre, de cette épisode de ma vie. Lorsque le producteur m’a donné un petit rôle dans ce film, il m’a ensuite donné un autre petit rôle dans le film Megaforce. J’y jouais un soldat. » Albert S. Ruddy ne lui offre pas un simple geste symbolique ; il lui ouvre une porte concrète vers la mécanique hollywoodienne. Un rôle, puis un second. Deux petits rôles, mais d’une grande portée symbolique : des apparitions qui dépassent largement la simple question de la visibilité pour devenir une véritable validation professionnelle, une brise d’espoir. C’est grâce à ces rôles que Samir Kamoun est devenu membre de la fédération des acteurs d’Hollywood, la Screen Actors Guild -American Federation of Television and Radio Artists (SAG-AFTRA). Il en est membre depuis 1980 jusqu’à aujourd’hui. « Sans avoir joué dans un film américain, je n’aurais jamais pu devenir membre de cette fédération. Et aucun artiste ne peut participer à un film américain sans posséder cette carte de membre que j’ai obtenue. » Ce fut, une réponse silencieuse à la brutalité du doute. Une démonstration que, dans cet univers réputé impitoyable, la persévérance peut devenir une monnaie de reconnaissance. Les années de performance devant les restaurants attirent ensuite un autre regard décisif : celui de Lew Wasserman, propriétaire et directeur général de Universal Studios. Un matin, Samir Kamoun reçoit un appel. « Hello, this is Lew Wasserman, owner of Universal Studios. I saw you performing Charlie Chaplin. If it’s raining, you are there. If it’s hot, you are there. I know that you are from Tunisia and the only thing that i see in you is your perseverance and your work. Would you like to be part of Universal Studios? » « Bonjour, je suis Lew Wasserman, propriétaire d’Universal Studios. Je vous ai vu interpréter Charlie Chaplin. Qu’il pleuve ou qu’il fasse chaud, vous êtes là. Je sais que vous venez de Tunisie et ce qui m’impressionne le plus chez vous, c’est votre persévérance et votre travail. Seriez-vous intéresséde faire partie de Universal Studios ? » Un silence. Un doute que ce soit une blague de ses amis. Mais, l’instinct l’emporta, et su que la cloche de la consécration a sonné. Il accepte. Le reste appartient à l’histoire. Un spectacle quotidien devant 30 000 spectateurs. Les plus grandes stars s’enthousiasmaient pour son show et attendaient de se prendre en photo avec lui. Les demandes pour animer les soirées privées des plus grandes figures du monde se succèdent. Les voyages à l’occasion de rencontres culturelles et artistiques se multiplient. Il voyage aux quatre coins du monde avec son costume qui ne l’a jamais quitté : le costume de Charlie Chaplin. Il précise : « Nous étions 7 000 artistes à performer à Universal Studios à l’époque, mais chacun se sentait unique dans son art. C’est la force d’Universal : un travail de titans, où chacun a son mérite. J’ai été élu artiste du mois et artiste de l’année parmi 7 000 artistes. Vous imaginez ? Moi qui venais d’un si petit pays que la majorité ne connaissait même pas. Je devais parfois montrer la Tunisie sur la carte du monde. J’étais fier, comblé et reconnaissant pour ce que ce pays m’a offert, ce pays qui a donné raison à mon dur labeur. » On lui a proposé des surnoms comme Sam ou autres. Il avait une condition : garder son nom complet. Il dit « je me suis battu pour garder mon vrai nom et ma signature, c’était un combat » Et, effectivement, il a toujours signé ses autographes : Samir Kamoun from Tunisia. M.Samir Kamoun, reprend qu’avec ça, il a également été élu ambassadeur de bonne volonté à travers le monde « Ambassador of the good will ». Il dit que c’était impressionnant de voyager à travers le monde en première classe avec son costume de Charlie Chaplin afin de représenter Universal Studios et les États-Unis d’Amérique lors d’événements en Chine, en Corée, au Japon, en Australie… Il apportait avec lui des cadeaux pour les enfants vulnérables, à besoins spécifiques… au nom d’Universal Studios et des États-Unis. Il a précisé que ces rencontres ont forgé la personne qu’il est devenu aujourd’hui. En parcourant les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé, un même constat revient : sa présence est toujours appréciée. Tous saluent sa rigueur, son aura et cette énergie positive qu’il diffuse autour de lui. Le sourire ne quitte jamais son visage. Il arrive même qu’on l’appelle simplement pour se rassurer, pour retrouver ses good vibes. Sur son répondeur, une phrase devenue signature : « Please leave your message… and remember to smile. Life is beautiful. » « Veuillez laisser votre message… et n’oubliez pas de sourire la vie est belle » Certains appelaient et raccrochaient juste après le message, simplement pour entendre ces mots. Selon lui, il faut toujours sourire à la vie, quoi qu’il arrive, et rester entouré de personnes positives, pleines de conviction, car tout finit par s’arranger. M. Kamoun illustre cette philosophie de la vie : « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. » Il s’est imposé dans une industrie immense, qui n’a regardé que son talon, sa discipline et sa tenacité « Impossible ne figure pas dans mon dictionnaire », affirme-t-il. « Hollywood n’a jamais effacé Essaïda El Manoubiya. Ce sont mes origines. C’est là qu’on apprend la loyauté. Et ma loyauté va à mes racines, comme au pays qui m’a accueilli et qui a fait de mes rêves d’enfant une réalité. J’ai passé cinquante ans de ma vie aux États-Unis. Aujourd’hui, j’ai quatre petits-enfants, je suis comblé d’amour et bien entouré. Que demander de plus. » La discussion avec M. Kamoun ne suivait ni l’ordre chronologique de sa vie ni celui de sa carrière. Tout lui venait spontanément. Il ne s’agissait pas d’un simple jeu de questions réponses ; il imposait la langue du cœur. Il évoquait ce qui lui traversait l’esprit, les souvenirs qui le chatouillaient encore, les événements qui continuaient de l’impressionner. Tantôt sa voix devenait grave, posée ; tantôt surgissaient les élans de cet enfant toujours émerveillé par ce qui lui est arrivé. Tout au long de l’entretien, en racontant ses anecdotes, revenaient ces mêmes exclamations : « Vous imaginez ! » « Croyez-moi. » « Incroyable, ce qui s’est passé à ce moment-là. » Des phrases simples, mais révélatrices. Comme s’il n’en revenait toujours pas lui-même. Il s’est créé une bulle, presque intouchable, fascinante pour lui, cinématographique pour les autres. Avant de signer son contrat en 1979, la famille de Charlie Chaplin devait donner son accord. Et il l’a eu haut les mains. Il a obtenu une clause d’exclusivité pour imiter Chaplin. Universal Studio n’a pas connu de Chaplin après lui. À l’époque où Chaplin était malade, il lui a envoyé un message avec son fils aîné : « You are the best after me. » M. Samir Kamoun, from Tunisie, est aujourd’hui à la retraite d’Universal Studios, mais certainement pas de son art. Auteur-compositeur, il poursuit ce chemin qu’il a toujours mené en parallèle. Il est connu pour ses succès dans la chanson arabe, interprétés par les plus belles voix de la scène musicale arabe. Il a écrit pour sa mère, pour sa femme, pour les travailleurs et artistes de la nuit. Il a cherché à mettre des mots sur les maux et une mélodie sur le courant de la vie. Il dit avoir toujours voyagé à travers l’art : quand il écoute Charles Aznavour, il est en France ; quand il écoute Oum Kalthoum, il est en Égypte ; quand il écoute les paroles de Bayram Ettounsi, il est en Tunisie ; et lorsqu’il écoute ses propres chansons, il se sent à Essaida El Manoubiya. Il se fait aussi le plaisir d’écouter B.B. King, le Chicago blues, Me and Mrs. Jones, I Feel Good, My Way, She’s a Lady, Smile, Thriller, Goldfinger, ainsi que le jazz de Louis Armstrong… Il ajoute : « Le meilleur investissement est celui que l’on fait dans l’art. Je ne dis pas cela en vain : la preuve en est que le monde entier vient en Californie pour cette grande industrie artistique qu’est Hollywood et Universal Studios. C’est l’art qui unit les peuples et qui affine l’humanité. Investir dans l’art, c’est investir dans l’être humain. » « J’ai beaucoup appris du personnage de Charlie Chaplin : j’ai appris à écouter, j’ai appris à me taire là où le silence est une force. J’ai appris qu’il faut sourire à la vie, quoi qu’il arrive ; le sourire est le signe de la sagesse face aux défis de l’existence. Je n’ai jamais quitté le costume de Chaplin ; il fait partie de moi, même à cet âge. Je joue encore ce personnage à certaines occasions. C’est une part entière de moi, de mon moi intérieur. L’amour et le partage avec les gens me combleront jusqu’à la fin de mes jours. » M. Samir Kamoun a eu une vie d’artiste en Tunisie, puis une autre aux USA. Conclusion : où qu’il aille, il est lui-même ; M. Samir Kamoun : l’artiste from Tunisia.
Entretien avec M. Samir Kamoun : the artist from Tunisia « Dans les pas de Charlie Chaplin, un destin sans frontières » Par Rihem Zehri Entretien.
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